Le
6 juillet 05
Chers
amis,
Vous
avez vraiment de la chance d'habiter en France et en Vendée
de surcroît, j'ai reçu les bi-mensuels du conseil général
du département que mes collègues m'ont envoyés
et quand je vois toutes les manifestations culturelles qu'on vous
propose pour l'été (théâtre, fêtes
en tout genre), ça me donnerait envie de prendre le premier
avion et de couler des jours heureux dans notre beau pays.
Ici
la réalité est tout autre, des rues embouteillées
de taxis et de bus pourris avec un pot d'échappement qui
crache un nuage noirâtre toxique qui fait tousser à
la première inspiration et qui m'oblige à chaque fois
que je vais à la ville principale du département,
HUANCAYO, (la plus proche du village), 400.000
habitants, à mettre mon écharpe devant ma bouche si
je veux survivre, car ici il s'agit bien de cela, survivre. Ça,
c'est la ville.
A
Noirmoutier, la pomme de terre la plus chère de France, la
"bonnote" est à 3 euros le kg à la sortie
d'usine, sur le marché de HUANCAYO, c'est 1 sole les 5 kg,
soit 0,25 centimes d'euro. Je me demande toujours comment font les
villageois du village d'ACOPALCA pour s'y retrouver,
d'ailleurs ils ne s'y retrouvent pas. C'est bien pour cela qu'il
est plus qu'urgent de mettre en place le système de parrainage
pour aider chaque famille à l'éducation des enfants
les plus grands qui vont étudier à la ville.
Ici
au village, tout est noir pourtant dans un paysage défiant
toute concurrence. En un an, 6 morts. 3 bébés (2 morts
de froid, un tombé de
la manta , tissu qui permet à la mère d'amarrer son
enfant dans son dos), un homme de 27 ans mort d'une cirrhose, et
2 suicides par insecticide,
2 jeunes femmes de 16 ans et 27 ans. La dernière la semaine
dernière. Ici on ne badine pas avec la vie.
A
minuit, le tocsin a sonné tout près de la maison ;
comme c'était la première fois que j'entendais sonner
la cloche de cette manière (les autres décès
sont passés inaperçus), je n'ai pas compris celui
"qui s'amusait avec la cloche" et cela m'a fait monter
la pression d'irritation. Quelques minutes plus tard Léo
a annoncé au micro que tout le village devait se réunir
car il était arrivé un accident à la maison
de Domingo. Beaucoup d'animation dans la seule ruelle du village.
Quelques heures plus tard, il a annoncé que les Mamas devaient
faire une collecte au sein du village et que les hommes devaient
aller chercher des m3 de sable au rio pour la tombe de la femme
à Wilmer (le fils de Domingo)..
Du
coup à 5 heures du matin, j'étais debout "aux
nouvelles" à la tienda d'Alex. "Elle a avalé
quelque chose, elle avait des problèmes avec la famille".
Je me suis dirigée vers la maison de Domingo avec 3 bougies
(c'est la coutume). Elle gisait sur le lit, enveloppée dans
une couverture, ses chaussures déposées à ses
pieds sur le lit. Wilmer en larmes à ses cotés "j'y
crois pas". Des mamas assises par terre sur un sol sale, en
train de "chachar" (macher) la coca et les hommes déjà
distribuaient l'alcool fort du pays pour lutter contre le froid
et les enfants qui avaient veillé une partie de la nuit étaient
enveloppés dans une couverture, morts de sommeil. Glauque.
Un homme de la junta directiva (comité directeur) s'est dirigé
vers moi pour me demander si je pouvais participer aux frais car
c'est une famille pauvre. J'y avais déjà songé.
INTIPA WAWAN donnera 100 soles.
Une lueur d'animation dans le regard de Domingo et Wilmer et une
poignée de mains chaleureuse. Je suis repartie.
Romain,
mon fils qui passait la semaine avec moi m'a dit en se levant :
"ils ont foutu un bazar cette nuit". C'est vrai qu'en
milieu de semaine, c'est plutôt inhabituel.
La
famille de Célia, sceptique, a voulu faire faire une autopsie,
ce qui fait que le corps est parti en fin de matinée à
HYO. Méfiance.
J'ai
appris en cours de journée que son mari la trompait avec
une femme du village, qu'il la brimait et peut-être la battait.
Mais ce sont les ragots du village. Cela me touche beaucoup car
cette jeune femme, je la voyais à chaque fois que des Français
venaient au village. Je les emmenais à la altura (dans les
hauteurs) pour monter les chevaux de Domingo et visiter à
cheval le beau site enneigé de Huaytapallana. Je préfère
faire marcher l'économie du village à cette occasion
plutôt qu'alimenter les caisses des agences touristiques hyper
chères de HYO qui déchirent le porte-monnaie. C'était
une petite femme discrète au sourire triste. Elle laisse
2 orphelins d'un mois et demi et de 2 ans et demi.
Je
suis allée à HYO chercher un bouquet de glaïeuls
et le soir quand le corps fut revenu, annoncé par le tocsin
dans la nuit, je suis allée faire une veillée, assez
courte, dans la grande pièce désignée à
cette effet – le club -, car je dois dire qu'il y règne
une atmosphère d'un autre âge dérangeante pour
moi venue d'un autre continent.
Tous les gens du village viennent avec leurs enfants, leur couverture,
leur bourse de feuilles de coca, leur "caña" (alcool
fort du pays) pour tenir la veillée. Ils sont tous assis
par terre à faire circuler la cigarette que je vois d'ailleurs
circuler à cette seule occasion ainsi qu'au cimetière.
Il y plane un nuage de fumée, y règne une odeur d'alcool
qui, mêlés à l'odeur des kilos de vêtements
portés durant des jours par ces femmes, hommes et enfants
(ici on lave dans l'eau glacée du rio et pas de soupline
pour sentir le frais), me donnent la nausée dans cet air
confiné.
L'animation bat son plein sans se préoccuper du sujet. Les
2 familles sont de part et d'autre du beau cercueil monté
sur des tréteaux. Le couvercle est fermée par une
vitre dans sa partie supérieure qui laisse apparaître
encore le visage de la défunte. Au pied, un bougeoir rempli
de bougies à la flamme vacillante redonne l'objet de la soirée.
Les autres bougies dorment par terre attendant patiemment leur tour.
Accotée au mur, l'unique grande gerbe de la famille. Un lampadaire
donne la seule lumière de la pièce. On se croirait
à la cour des miracles que j'ai pu voir quand j'étais
jeune dans les films de la série "Angélique"
avec Robert HOSSEIN et Michèle MERCIER. C'est en tout point
pareil. Il faut savoir où je mets les pieds pour accéder
au cercueil. Les gens me regardent, mais pour une fois pas comme
un ovni, je passerai presque inaperçue. Les hommes assis
ou debout, les yeux rougis et vitreux, la boule de coca dans la
joue, s'animent. Les enfants jouent entre eux, puis s'endormiront
à côté de leur mère. Et tout le monde
se tiendra chaud, coude à coude, dans cette froide pièce
au sens propre comme au sens figuré.
Ce village m'a toujours paru moyenâgeux depuis que j'y habite.
Mais alors là…
A
mon arrivée Wilmer est venu me servir un fond de verre, m'a
offert la seule chaise de la pièce et m'a remerciée
d'être venue, aussi "pour ma collaboration" et m'a
parlé sans s'en cacher de ce qui se dit au village :"les
gens disent que je la trompais, mais ce n'est pas vrai, quand je
suis revenue de HYO le soir, après une explication devant
mon père, Domingo, et ma belle-mère, elle a bu un
café beaucoup plus vite que d'habitude et s'en est allée
se coucher rapidement. Puis après les premières souffrances,
on a trouvé une voiture pour l'emmener à l'hôpital
à HYO, mais elle est morte en chemin. Heureusement qu'il
y avait ma belle-mère" dit-il car il va devoir donner
des explications à la justice.
Je suis allée ensuite saluer la famille de Célia qui
m'a dit : "il l'a tué, on a maintenant toutes les preuves,
il va payer".
La
sépulture du lendemain fut sans prêtre car la famille
n'avait pas les moyens de payer une cérémonie digne.
Elle s'est éternisée dans le temps avec des discours
longs de tous ceux qui voulaient intervenir. Elle a duré
3 heures et me fut fastidieuse.
Ce
village me paraît de plus en plus sans foi ni loi. C'est-à-dire
qu'ils n'ont même pas de rituel auquel se raccrocher et auquel
j'ai pu assister dans la vallée de Mantaro. Je vais de plus
en plus souvent à la maison sacrée (WALI WASI) à
HYO (un centre de croyances andines) pour me baigner d'une toute
autre atmosphère, celle de la philosophie andine. Il y a
une résurgence des cultes antiques perdus depuis la conquête
des Espagnols. Ça me fait un peu plus comprendre la mémoire
de mes ancêtres car enfin je me sens trop bien dans cette
culture andine pour ne pas avoir appartenu il y a des lustres à
cette culture disparue. Elle me parle. Cela fera un jour l'objet
d'un mail ou peut-être d'un livre quand le moment sera venu
de parler de cette découverte qu'il me semble déjà
connaître. J'y côtoie des gens de toutes catégories
sociales animées par la seule volonté de retrouver
leurs racines perdues. Dans ces "charlas" (causeries),
on y parle de la philosophie disparue mais toujours omniprésente
et cela me rassure qu'il y ait encore des gens qui croient à
leur culture.
Et
plus je parle d'ACOPALCA et plus je trouve que
l'équilibre est rompu dans ce village qui ne trouve plus
ses valeurs. J'ai de plus en plus de questions sur ce que j'y ai
fait jusque là. Leur mal est très profond et la misère
dans les cœurs bien présente. J'ai de quoi méditer
dans les prochaines semaines sur ma vie ici et sur un changement
d'orientation dans mes futures activités au sein du village.
Il est urgent de mettre en place le parrainage qui aidera directement
les familles.
Voilà
mes chers amis un peu de mes nouvelles et des nouvelles de ce Pérou
que j'ai découvert sans racines. Je trouve qu'il est très
difficile de gouverner un tel pays. Chaque village, situé
à une heure ou plus du suivant, possède son entité
et ignore le précédent. Une démocratie ne peut
avoir cours ici.
J'espère que l'été sera chaud en France. J'avoue
que je rêve d'un peu de la douceur de France.
Ce sera pour la mi-septembre.
A
très bientôt, amicalement.
Geneviève
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